L'un des plus grands designers français du XXème siècle.
A mes yeux et ayant le grand bonheur de son amitié, un humain exceptionnel.
J'ai rencontré Roger Tallon en 1988, lorsque je cogitais sur la réalisation du premier salon mondial de l'industrie ferroviaire. Roger a été naturellement sur ma route.
C'est l'homme du design total qui prend une problématique dans sa globalité avant d'avancer la moindre proposition.
Ainsi, il a participé à la "ré-invention" de la SNCF telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec la révolution du Train Corail. C'est également lui qui a désigné le TGV, le Thalys, et tant d'autres "objets de notre quotidien". Je vous fais grâce de sa bio, vous pouvez trouver pas mal de choses > ICI <
Ingénieur et designer, mais homme avant tout. Avec une curiosité hors du commun et une intelligence des autres exceptionnelle.
Du peuple. A 79 ans, il évoque avec fierté ses réalisations pour les ouvriers travaillant sur des machines impossibles jusqu'à ce qu'il les ai redessinées. Ou la lutte des ouvriers de LIP pour leur survie et pour lesquels Roger a créé les fameux chronographes. Avec la même générosité, il m'avait offert la charte graphique de mon salon. Ca n'est pas rien de rencontrer de tels bonshommes ! J'ai appris, un peu par accident, le drame de sa vie : le décès de son fils unique alors qu'il n'était qu'un adolescent. Sa chambre est restée telle qu'elle dans l'appartement sur les toits qu'occupe Roger et son épouse, face à la Tour Eiffel...
Nous nous sommes revus récemment, j'étais en école de design et la question, toujours la même, est revenue sur sa table de bar, où nous partagions un déjeuner de salades et de steack grillés, "à la Roger" et sur le pouce.
Qu'est-ce que le design ?
Eclat de rire de Roger qui allume l'un de ses petits cigares impossibles ! Tout en faisant sauter son teckel sur ses genoux.
"C'est la part du mystère !".
Mince, c'est mal parti, car si la formule est magnifique et au demeurant très vraie, je ne suis pas très avancée...
Alors, Roger, comme il sait le faire, prend une feuille de papier d'une pile qui traine à côté de son fax et exhume un feutre d'un tiroir. Il réfléchit, appliqué comme un gosse, tâchant de ne pas se tromper car le sujet est essentiel.
Le design ? Une méthode.
Tout repose sur le projet, dit-il. Ou plutôt la "progestation".
C'est la somme d'éléments disciplinés.
Il faut rassembler l'information utile et traiter tous les aspects du sujet. Ensuite, utiliser les moyens appropriés pour la réalisation du projet. Et surtout, introduire dans la proposition une touche d'ambiguïté, pour provoquer l'orgasme, lance-t'il en riant !
Prendre en compte la valeur d'échange du produit ou du service à designer, sa valeur industrielle, sa valeur d'usage, en intégrant le champ syntaxique (une voiture = 4 roues, un moteur), le champ sémantique (la symbolique, une 2CV ou une Rolls ?) et le champ pragmatique (performance du véhicule).
Il me tend la feuille après l'avoir soigneusement photocopiée et datée. Avec ça, tu devrais pouvoir t'en sortir.
Et si ce n'est pas le cas, appelle-moi surtout !
Roger est venu rencontrer les étudiants du Strate College. En toute simplicité, avec du vin rouge et des chips. Timide presque quand il parle de son parcours et de ses réalisations. En fait, ce qu'il a réalisé l'intéresse moins que de raconter le contexte, les individus, le besoin, la méthode employée. Et une foultitude d'anecdotes croustillantes. Le projet du Train Corail est "passé" car l'épouse du big boss de la SNCF de l'époque avait craqué sur les petits rideaux plissés aux fenêtres !
Roger aime bien évoquer ses rencontres aussi. Raymond Loewy, pour lequel il n'a pas grande considération. C'était un danseur mondain, lâche-t'il. Philippe Starck, qu'il apprécie, ainsi que son compère Mondino : Starck a su attaquer et mettre à jour de nouveaux codes qui font de lui un designer marquant. Il aurait dû lui succéder à la SNCF.. dommage pour eux qu'ils ne l'aient pas retenu ! Pierre Paulin, au caractère impossible, avec lequel Roger a lancé l'agence ADSA. Pierre Paulin, le designer des princes, alors que Roger demeurera le designer des hommes... Il rit sous cape au sujet de Christian Lacroix à l'occasion de son travail sur le TGV, Lacroix, c'est la croix du design ! Le design, il n'en a rien à foutre... tant qu'à faire, si la SNCF voulait verser dans le provençal, il valait mieux faire le TGV Cacharel, ça aurait été moins tarasbicoté...
Il semble avoir la dent dure, car l'époque le rase, confondant style, déco avec design. Et pourtant Roger reste infatigablement curieux et attentif. Si je l'appelle avec une idée en tête, je connais déjà sa réponse : "passe déjeuner, qu'on regarde ça !"
> Roger Tallon, itinéraire d’un designer industriel.
Collection Monographie, Centre Georges Pompidou. 1993.
> Tallon
Gilles de Bure et Chloé Braunstein
Editions Dis Voir.2000.




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